Festival Quatre Chemins

Historique
par Maude Malengrez

A l’intersection de tout était un jour Haïti, petit pays occidental des Caraïbes aux racines africaines où se côtoient nombre d’influences culturelles mais aussi l’extrême pauvreté et la richesse la plus indécente, une majorité d’analphabètes et le plus d’intellectuels au mètre carré, où se cherche sans aucun doute un devenir meilleur.  A l’intersection de l’art et de la militance, des bruits de Port-au-Prince et du silence de ses nuits où seuls se rencontrent chiens errants et zombi, entre des regards emplis de curiosité et d’envie, entre artistes, militants et citoyens, a germé une idée, celle d’un festival de théâtre.  Sur l’histoire du pays et tourné vers l’avenir, le festival de théâtre « Les Quatre chemins » tente d’être un lieu où, par la rencontre, les Haïtiens trouvent l’espace pour se penser.

Une histoire de rencontres

« Quatre chemins » symbolise dans la tradition haïtienne ce carrefour, à la croisée des chemins, où se rencontrent différentes influences.  Le Festival du même nom est né de la rencontre d’artistes et de personnes, haïtiens, belges et français, qui tous nourrissaient une envie commune : appuyer le théâtre dans un pays où toutes les lignes officielles vous poussent vers d’autres priorités, plus criantes et visibles.  Des artistes, le pays en regorge, depuis les mornes éloignés du « pays en dehors » (1) jusqu’aux quartiers populaires de Port-au-Prince, la capitale.  Des salles de spectacles, le pays en cherche parmi celles qui se ferment ou se dégradent.  « Quand une vraie salle de théâtre existera en Haïti, je pense que je serai devenu fou », disait Daniel Marcellin, directeur du petit Conservatoire.   Et la culture, comme ailleurs, souffre des moyens qu’on ne lui accorde pas, alors que déjà les ventres se remettent à crier.  « Les difficultés que nous connaissons dans le théâtre en Haïti sont celles que tous le monde connait dans ce pays », explique le metteur en scène Rolando Etienne, de la troupe de théâtre Dramart.  Pas de moyens faute de subsides, ni de salle, ni de répétitions, ni de représentations.  Ni, ni, ni.  Ce à quoi vient s’ajouter une insécurité paralysante depuis 2003.  « Des viols, vols, des assassinats et kidnappings se déroulent à chaque instant à Martissant, le quartier où nous répétons.  Il est impossible d’y mener une activité saine.  C’est devenu une zone de non-droit : des enfants sont abattus en pleine rue ».  Et la peur s’est étendue partout sur la ville.  Dans cette réalité, l’envie n’est que plus forte pour ces amoureux de théâtre de proposer ‘autre chose’, malgré tout : de la matière à penser, de la place pour s’exprimer, une petite part de rêve et d’espoir.

Le but est aussi d’éviter que la culture ne soit plus qu’un produit, bien qu’elle évolue en milieu marchand.

Ce qui « marche », en Haïti comme ailleurs, c’est la culture de masse, les produits standardisés par le commerce, accessibles par GSM, véritables plaies urbaines.  "Nous sommes bouffés par les images cinématographiques évidentes et la propagande, disait Syto Cavé, dramaturge et metteur en scène haïtien, membre du comité artistique de Quatre Chemins.  Le théâtre doit se remettre en piste et créer d’autres formes esthétiques." L’idée de départ, venue d’Haïti, était d’appuyer et de réunir des troupes et gens de théâtre qui vivaient dans le souvenir de leur gloire passée à la moulinette des pouvoirs répressifs ainsi que des artistes en devenir, avides d’ouverture sur le monde.  Cette idée aura marqué la première édition de Quatre chemins, en 2003.  Dès sa naissance, le festival réunit des hommes et des femmes de théâtre reconnus tels Syto Cavé, Magali Denis ou Daniel Marcelin, et d’autres à l’orée d’un parcours artistique prometteur tel Guy-Régis Junior et sa troupe Nous.  La première édition est difficile à mener, mais exaltante.  Estelle Marion y joue les « Monologues du Vagin » d’Eve Ensler, un spectacle monté au Théâtre de Poche de Bruxelles.  Des associations de femmes et féministes, Enfofanm et Kayfanm, mènent les débats dans la salle, parlant de « bòbòt », vagin en créole.  Pietro Varrasso, pédagogue du Conservatoire de Liège, monte « L’exception et la règle » de Bertold Brecht, avec de jeunes comédiens haïtiens.  La troupe Nous monte « Service violence série », succession de saynètes satyriques sur la tyrannie et ses actualités en Haïti.  Quelques années plus tôt, Jean Dominique, sans doute le journaliste le plus connu et acerbe du pays, est assassiné devant sa station de radio, Haïti Inter.  Une injustice toujours en suspend, qui aura inspiré ce spectacle et l’aura rythmé au son d’un leitmotiv lancinant : « Ils auront finalement tué l’homme ».  Ils, ce sont les tyrans.

A l’époque, Aristide, encore au pouvoir, y prend pour son grade.  Le prêtre des pauvres s’est révélé tyran comme nombre de ses prédécesseurs.  Sur scène et dans la salle, les cris fusent face aux paroles sans concessions : « Messieurs, dames, mettez-vous à genoux, le Président de la République est un prêtre ».  Aristide était sorti des bidonvilles avec son mouvement « ti légliz » aligné sur les principes de la théologie de la libération et avait incarné l’espoir d’un renouveau pour le pays au sortir des dictatures des Duvalier.  En 1990 avaient eu lieu des élections considérées comme les seules démocratiques qu’ai jamais connu le pays.  Victime d’un coup d’Etat appuyé par les Etats-Unis en 1991, revenu au pays en 94, Aristide laisse la place à son ami René Préval, pour reprendre les rennes présidentielles en 2000, des suites d’élections frauduleuses.

Quelques 13 ans plus tard, le prêtre des pauvres a bien changé et ce festival devient le lieu de rassemblement d’une opposition à ses dérives.  Le pays est alors à la solde des chimères, les partisans et « attachés » d’Aristide, sur lesquels il assied la violence d’un pouvoir sans partage.

« Haïti cri d’espoir » est monté par George Beleck et sa troupe, la Cosafh.   « Thérèse en mille morceau », le texte du romancier haïtien Lyonel Trouillot, « Place publique », de Gary Victor monté par Daniel Marcellin et le petit conservatoire, « Kavalye Polka », écrit et mis en scène par Syto Cavé, sont les autres spectacles qui seront joués, en créole et en français.  Les spectateurs, chaque soir à 18 heures, sont au rendez-vous.  Mais dès le spectacle fini, tout le monde s’enfuit chez lui, en voiture ou en courant, laissant la rue aux chiens errants.  Comme l’écrivait Lyonel Trouillot, « en Haïti, même les rêves ont une heure pour rentrer ».  Malgré tout, les nombreuses représentations, conférences, rencontres fécondes et enthousiasmantes, une parade extraordinaire dirigée spontanément par la troupe Nous dans les rues de Port-au-Prince, feront germer de ce premier festival l’envie d’y croire et de l’ancrer d’ores et déjà dans le temps.  La Fondation Connaissance et liberté (Fokal) rejoint le comité artistique du festival, la Charge du Rhinocéros et l’Institut français d’Haïti dans l’organisation du festival.  Des formations se dessinent en scénographie, jeu et mise en scène.   La deuxième édition est en route.

S’armer de conscience

Mais le chemin s’annonce pour le mieux sinueux et le pays vit entre temps de nouveaux défis.  Les mouvements étudiants et la société civile, tout secteurs confondus, prennent la rue et manifestent sans relâche à partir de décembre 20043 pour faire tomber le gouvernement d’Aristide.  Le collectif « NON », qui réunit des artistes et instigateurs du festival tels Guy-Régis Junior, Syto Cavé, Magali Denis ou Lyonel Trouillot, en font partie pour dire non aux dérives du pouvoir d’Aristide, en qui ils avaient réfugié leurs espoirs en 1990.

« Nous étions attachés à la politique qu’Aristide prônait dans les années 90.  Plus avec celle qu’il a appliquée de 94 à 2004, et contre laquelle il se battait au départ, explique Wilson Jean Junior, leader du mouvement étudiant lors des manifestations qui ont précédé la chute du Président.  A côté des beaux  discours, nous avons vus et vécus de plus en plus d’actions concrètes d’injustice, de misère, la faillite des coopératives, la drogue, la privatisation des compagnies, la dévalorisation des soins de santé, qui nous ont servi de stimulus pour nous armer de conscience ». On serait tenté de croire que les jeunes qui ont la chance de faire du théâtre sont des privilégiés en Haïti.  Mais certains marchent deux heures pour venir répéter, parce qu'ils n'ont pas d'argent pour payer le transport.  Quand l'un d'entre eux a un peu d'argent, parce qu'il a eu la chance de décrocher un petit boulot dans ce pays aux 70 % de chômage, ce sont aussi les autres qui en bénéficient.  « La solidarité est une exigence de survie dans une société comme la nôtre, explique le sociologue François Kawa.  Par exemple, les jeunes qui vont à l’université des sciences humaines sont les fils de petites marchandes, de paysans qui se saignent pour que leurs enfants aillent à l'université. » En Haïti, selon la formule consacrée, «  timoun se riches malere », « les enfants sont la richesse des malheureux ».   L'espoir de leurs parents de s'extirper de la précarité est braqué sur ces jeunes, qui eux s’inspirent de l’histoire de leurs ancêtres, jalonnée de révoltes victorieuses.  «  Nos ancêtres ont fait 1804, faisons 2004 ».   Ce slogan graffite ça et là les murs chauffés de Port-au-Prince.  En 2004, l'année du bicentenaire de l'indépendance, les haïtiens l'ont « faite ».  Ils ont « pile beton », pris la rue, des mois durant, pour manifester contre les violentes dérives du pouvoir d'Aristide, au leitmotiv d'un cri de guerre qui finira par les désigner : GNB, Grenn Nan Bounda, littéralement « avoir des couilles ».  A tue-tête, se donnant du courage, ils crient « Nou pa pè, nou pap jam pè » : « nous n’avons pas peur, nous n’aurons plus jamais peur ».

Le 7 février 2004, le président tombe de son trône pour être emmené par la communauté internationale.  L’image de l’hélicoptère américain qui descend sur le palais national pour en extraire Aristide sera cependant mal vécue par une grande partie des Haïtiens.  Certains parce qu’ils sont ses partisans, d’autres parce qu’ils ont ainsi l’impression de s’être fait voler leur victoire.  Les premiers temps après la chute sont terribles, mis à profit par les bandits pour faire ce que bon leur semble.  La pagaille éclaircie, un gouvernement de transition se met en place, dirigé par des techniciens. Pour Wilson Jean Junior, « on nous a imposé un premier ministre de l’étranger », faisant allusion à Latortue, dont la politique économique libérale ne convainc pas cette jeunesse engagée.   Des casques bleus sont réunis sous le nom de Minustah, Mission des Nations unies pour la stabilisation d’Haïti et ont pour mandat d’appuyer la police nationale afin de maintenir le calme.  Un mandat qui aura créé nombre d’incompréhensions, face à leur passivité lors d’agressions, leur inactivité lors de crises de violence, leur incapacité à juguler l’insécurité qui sans cesse se fera plus présente sur la capitale.  Dans un pays coupé du tourisme par l’insécurité, les Haïtiens ont l’impression que la Minustah relance le secteur.  Et au « mitan » de tout cela, le festival Quatre chemins continue à ramer : septembre 2004 approche, et les répétitions des pièces se font plus rapprochées.

Nous avons assez pleuré

Retrouvailles avec nos collègues et amis en septembre 2004.  Comme l’expérience haïtienne le fait sentir, les choses ne tournent pas telles qu’on s’y attendait.  Si ce pays est celui de tous les possibles, il l’est aussi de l’improbable : quand le peuple haïtien s’est relevé de tous les maux, l’épreuve est encore et toujours au rendez-vous.  Les inondations qui ont lieu aux Gonaïves, une ville à 100 kilomètres au nord de Port-au-Prince,  des suites du passage du cyclone Jeanne, font 3000 morts à la veille du festival.  Que faire face au deuil et à la décence qu’on doit lui porter ? Postposer ? Annuler ? La question, qui renvoie au sens même du théâtre, a hanté les organisateurs pendant que les yeux du monde étaient braqués sur Haïti.  Malgré le deuil national décrété par le gouvernement, le comité artistique du festival a finalement décidé de continuer.  "Au fil des heures, nous nous sommes dit qu’annuler ne servirait à rien, que l’esprit du festival n’avait jamais été à la fête, mais au questionnement", témoignait Michèle Pierre-Louis.

Ne pas annuler de représentations, c’est aussi dire "nous avons déjà assez pleuré".  Pleuré sur l’histoire tourmentée d’Haïti, sur les inondations du printemps 2004 à Fonds Verrette, sur les morts d'hier et d’aujourd’hui… Chaque soir de représentation, ce fut donc dans la douleur mais aussi dans la foi en un changement possible qu’un appel à la solidarité a été lancé, une minute de silence observée.  Le sort ne peut éternellement s’acharner.  Quand bien même il le fait, s’acharner est lui faire face.  Demandez à un Haïtien « Comment allez-vous ? », il vous répondra « m ap kembe », littéralement : « je tiens le coup ».  C’est cette réponse qu’a voulu donner le festival.  Le public était au rendez-vous.  Les artistes, qui répétaient depuis un an, exaltés.  De nombreux spectacles sont une fois encore proposés, mêlant créole et français, théâtre de texte et montages poétiques.  La compagnie Dramart monte « Avenue sans issue » ; la Konpayi teyat kreyòl monte « Antigòn », tragédie revisitée par l’auteur Felix Morisseau-Leroy, figure emblématique du théâtre haïtien et d’une mouvance appelée « ethno-théâtre » ; Pietro Varrasso monte « La naissance du jongleur », un texte de Dario Fo, avec Brunache Zéphir.  Une formation réunit une dizaine de stagiaires autour du scénographe Olivier Wiame.  Cette deuxième édition se terminera avec l’envie, à nouveau, de continuer et de renforcer les partenariats artistiques possibles.  L’édition s’est avérée difficile et araît, à nouveau, suivre l’évolutio du pays : une période de transition, après une lutte acharnée mais déjà des espoirs déçu, et une attente que quelque chose se passe.  Dès la sortie du festival, les troupes pensent aux projets futurs.

Les formations continuent à se donner.  Olivier Wiame vient soutenir le travail scénographique de plusieurs troupes, tandis que le metteur en scène Jean-Michel D’Hoop suit de près le travail de la compagnie Dramart, qui monte Ubu Roi, d’Alfred Jarry.  Mais dès la fin du festival, le 30 septembre 2004, les chimères lancent l’Opération Bagdad, tristement inspirée des guerres du moyen orient.  La violence s’empare du pays, particulièrement de la capitale, alors que le gouvernement de transition tente d’organiser des élections.  Une frange de la population, et non des moindres (les chimères et bandes armées), est restée fidèle à Aristide et tente de déstabiliser le pays afin de faire revenir le leader.  Certains quartiers, comme le Bel air, sont pris en otage par des groupes armés.  Rolando Etienne répète dans le quartier de Martissant, lui aussi soumis à l’insécurité.  « Tout le monde connait les membres de ces groupes, ils agissent à visage découvert », témoigne le metteur en scène.  Ils furent armés par l’ancien régime d’Aristide de 2000 à 2004.  Entre 2002 et 2003, le pouvoir d’Aristide s’est rendu compte qu’il n’était pas si populaire : « payer des gens et les armer est devenu la seule manière de les garder sous pression », ajoute-t-il.

« A ce moment, ils étaient surtout dangereux pour les partisans d’autres candidats que ceux qui les payaient, mais ne l’étaient pas tant pour la population, car ils étaient payés par le gouvernement ».  Leurs armes leurs servaient à être respectés, pas à manger.  En 2003, la situation est devenue très violente, « car ils ont senti que tout pouvait basculer ».  A la chute du régime, ces bandits ont dû se débrouiller pour trouver leur pain quotidien, et se sont tournés contre la population civile.  « Si l’on prend le temps d’aller voir dans ces quartiers comme le nôtre, on se rend compte que ce ne sont pas les plus pauvres qui ont les armes, ni au départ et encore moins maintenant : un enlèvement par semaine à 10 ou 15 mille dollars, ce n’est pas rien. »  En juillet, il pense à quitter le quartier, « mais comme le disait Michèle Pierre Louis [directrice de la Fokal], la culture ne doit pas reculer devant la bêtise et l’insécurité.  Il faut aller jusqu’au bout.  Il fallait montrer que même dans le chaos, des choses peuvent se faire, et parfois de grandes choses », ajoute Rolando.  Aussi, le quartier de Martissant n’est pas que cet écho.  De nombreux jeunes et d’autres gens à la recherche de citoyenneté et prêts à se battre pour y accéder, réclament un soutien.  « Par moment, des boutiques ou des églises sont fermées, alors que nous gardons la bibliothèque ouverte. »

Mais en 2005, l’insécurité est telle que nos partenaires haïtiens nous déconseillent vivement de venir.  Il est décidé d’annuler la troisième édition du festival.  Les gens investissent dans les dispositifs de sécurité, aller au théâtre n’est pas une priorité, ni un divertissement.  Pourtant, c’est sans doute dans des contextes aussi tendus et désespérés qu’il faut continuer.  On ne peut pas amener les gens au théâtre ? Qu’à cela ne tienne, le théâtre ira à eux.  Les pièces sont filmées et diffusées à la télévision, jusque dans les foyers.  C’est à cette époque que Daniel Marcellin et Albert Moléon sont à Bruxelles pour monter Bruits, assemblages de textes de Karl Valentin mis en scène par Philippe Lorent.  Une unique représentation scellera les trois semaines de répétitions.   Ce qui devait être un des derniers filages avant le retour en Haïti sera la pièce filmée que les téléspectateurs haïtiens ont vu lors de l’édition 2005 de Quatre Chemins.  Un documentaire est réalisé par la Fokal sur l’édition avortée et sur les répétitions que, malgré tout, les compagnies continuent de tenir.  La montée sur scène est, elle, définitivement reportée à l’année suivante.  La tension restera vive jusqu’aux élections qui guideront René Garcia Préval à la Présidence.  Le climat post électoral est serein, la violence diminue significativement.  Le festival se prépare à nouveau… mais en juillet, les kidnappings, meurtres et assassinats atteignent des pics très élevés.  La mission belge est drastiquement réduite.

La cuvée 2006

Malgré tout, l’édition 2006 tient debout, et verra éclore de nombreux talents et des propositions très intéressantes de la part des metteurs en scène.  Cinq pièces et 9 représentations, des salles combles, une presse enthousiaste, des rires et des larmes… Le festival débute en fanfare avec une parade rara, héritée de la tradition vaudou des paysans haïtiens.  Elle déambule dans les rues de Port-au-Prince.  Toutes les troupes se sont mises ensemble pour l’organiser.  Des dires de Rolando Etienne, « si nous avions voulu faire cela il y a cinq ans, cela n’aurait pas été possible ».  A l’époque, les familles théâtrales étaient plus cloisonnées.  « On voyait dans la parade les troupes reprendre les différents slogans des pièces présentées au festival, les leurs comme celles des autres », ajoute le metteur en scène.  L’énergie que les gens y mettaient, les sourires des passants qui se laissaient entraîner dans la danse, contents d’être surpris par un défilé de carnaval plutôt par celui des blindés de la Minustah ou l’arrivée des gangs ; tout cela était très émouvant.  La fin de la parade a tristement rappelé qu’il ne faut pas se réjouir trop vite.  L’un des hommes qui poussaient un tap-tap sur lequel se dressaient de grandes marionnettes est mort : crise d’épilepsie et épuisement.  En fait, personne ne saura jamais vraiment de quoi il est décédé.  Retrouver son nom fut déjà une gagure.  Ainsi, le festival se sera à nouveau ouvert sur une minute de silence, cette fois en mémoire de Gwo Nèg (l’homme fort).  C’était son surnom.  Malgré lui, il n’a pas tenu le coup.  Les drames quotidiens de la vie en Haïti font sans doute de ce festival, à trois ans seulement, celui qui aura connu le plus de minutes de silence.

La troupe Nous, emmenée par Guy-Régis Junior, joue « Monsieur Bonhomme et les incendiaires », de Max Frisch.  La place est réduite mais le public conquis.  Nous voyons un peu d’Haïti dans cette pièce.  Les incendiaires seraient les chimères, attisés par le populisme des dirigeants successifs, qui haïssent la bourgeoisie et veulent détruire tous leurs biens, les brûler, quitte à ce qu’ils périssent ensemble.  En Haïti, toute personne qui possède une voiture, une maison, un téléphone (bien qu’aujourd’hui en Haïti aussi, l’objet se soit « démocratisé »), peut être vu comme un ennemi du peuple.  La bourgeoisie haïtienne et la diaspora ont leurs tords, elles qui préfèrent investir à l’étranger que dans le pays.  La seconde pièce, « Kilomètre zéro », décrit depuis un tap-tap les problèmes de circulation de la capitale, constamment sous l’emprise des « blocus », mais aussi les différents acteurs de la place : du pasteur à la prostituée, de la bourgeoise au « commis de tap-tap ».  Dans la dernière scène, un homme mourant est couché sur le sol de la rue, les passagers l’entourant.  Certains tentent de le réanimer, d’autres appellent une ambulance (une chimère de plus).  Le théâtre rappelait la réalité, vécue quelques jours plus tôt, sur la rue devant l’Institut Français où se joue la pièce.  Le réel de la mort de Gwò neg, tombé à côté du tap-tap, celui du spectacle sur lequel les comédiens ont pris la place des marionnettes de la parade.  A la tombée de rideau, le metteur-en-scène, Ernst Saint Rome, visiblement éprouvé, monte sur scène avec son assistant, pour rappeler à quel point théâtre et réalité sont mêlés.

« Moun fou »
« Ubu Roi » d’Alfred Jarry, monté par la troupe Dramart de Rolando Etienne, s’est jouée au Rex, grand théâtre délabré.   Dans le centre de la ville, elle se trouve sur le Champ de Mars, la place principale de Port-au-Prince, aux abords de laquelle on trouve le Palais National, l’ambassade de France, de nombreux étudiants qui le soir profitent de l’éclairage public pour étudier leurs cours, ainsi que de nombreux enfants des rues.  La salle du Rex est la plus grande : elle permet d’accueillir 800 personnes.   L’acoustique y est mauvaise, mais le soir de la représentation, les acteurs se sont à tel point donnés que l’on pouvait les entendre jusqu’au fond de la salle.  Ubu roi parle de la tyrannie, de la course au pouvoir à tout pris, des coups d’Etat, de la relation des dirigeants à la démagogie.  Lorsqu’Ubu Roi, confronté à une rébellion emmenée par le fils du roi qu’il a assassiné, désigne ses ennemis en prononçant « sa a se tit minorite swit », « cette minuscule minorité », la salle s’exclame de toute part.  Ce sont les mots qu’avait prononcé Aristide face aux manifestations des étudiants et des différents secteurs de la société civile qui réclamaient son départ.  Alors que sur scène, la rébellion battait son plein, des bruits d’émeutes arrivaient à l’oreille des spectateurs.  Ils ne venaient pas de la scène, mais bien de la rue.  Des gens qui n’avaient pu rentrer faute de places voulaient voir le spectacle.   A la fin de la représentation, particulièrement ému, Rolando Etienne monte sur scène.  Il explique les conditions de répétitions qu’ils ont vécu dans le quartier de Martissant-Fontamara, qui en plus de difficultés toute l’année, faisait face depuis quelques jours à une violence sans pareil.  Plusieurs des actrices et acteurs ont dû tout quitter, maison et biens pour se réfugier dans des quartiers plus cléments.  Certains amis sont décédés.  Ils ont voulu dédier ce spectacle à leurs âmes.

Le festival s’est clôturé par une représentation de la « Fable de l’aveugle et du paralytique », de Dario Fo mis-en-scène par le français Benoît Vitse dans un essai de continuité du travail entamé par Pietro Varrasso deux années auparavant.  Dans cette pièce, un aveugle et un paralytique qui recouvrent miraculeusement la vue et l’usage de leurs jambes se rendent compte dans le désarroi qu’ils avaient beaucoup à gagner de leurs malheurs.  Haïti n’a jamais eu cette chance.

 

1. On parle souvent des petits paysans du « pays en dehors », en dehors de Port-au-Prince et des villes secondaires, en dehors du marché international et des préoccupations des dirigeants.